
Parler à sa mère
Auteur
Metteur en scène Odile Roire
Présente ou absente, aimante ou mal-aimante
Qu’on l’ait connue, pas connue
Qu’elle soit encore là, ou plusDésiré ou non, une mère on a tous eu.
Et ça continue, IA ou pas IA, Faites des mères . Mettre des fers . Faire et refaire : être mère. Aimer faire. Aimer aimer faire. Aimer aimer : être mère.
« Quoi qu’elles fassent, elles feront mal » a dit Dolto.
Mères abusives, mères castratrices, elles sont trop ou pas assez, on les juge, on les accuse.
Les discrètes, les excessives, les maladroites, les responsables, les éducatrices, les affectueuses, les patientes, les dures, les tendres, elles donnent le la. Le père est là, ou pas là, parfois las, parfois là.
Et puis il y a la sainte, la mère sacrificielle, tant célébrée, celle que je ne suis pas, pour celle-là je donne la parole à Albert Cohen : De son célèbre « livre de ma mère », comme elle l’a fait de lui, il le tire d’elle.
En amour maternel, on a aussi Calamity (je l’ai jouée), qui abandonna sa fille pour lui éviter les dangers et l’inconfort de la vie qu’elle menait.
Ce recueil de lettres qui m’a été offert par ma propre fille -dont la première est datée du 4ème siècle- et qui sont toutes authentiques, prouve le besoin d’écrire, pour parfois réparer, anticiper le moment où il sera trop tard pour se parler, parfois exprimer un amour inquiet de n’avoir pas été reçu, la nécessité de communiquer avec celle qui nous a mis au monde, ou celui ou celle à qui on a donné la vie sans son consentement .
Il y en a des drôles, des tristes, j’ai évité celle des enfants qui annoncent leur sacrifice pour leur pays, je ne peux pas les lire sans pleurer, ma gorge se serre, mais la mère c’est la naissance, et la mort n’est pas loin… Alors.
Il y a aussi celles qu’on aurait aimé recevoir.
Hubert, mon ami du Morvan, m’a envoyé cette lettre de sa maman, il a près de 70 ans et en me la confiant, le jeune homme réapparait, fragile, aimant.
On vous a distribué des feuilles, n’hésitez pas à prendre des notes et pendant la pause musicale, chacun pourra à son tour écrire la lettre qu’il aurait voulu recevoir, ou celle qu’il n’a pas eu le temps d’écrire… et s’il ou elle le désire, pourra dire son texte en public, mais ne vous inquiétez pas, vous pouvez aussi la garder dans votre cœur ou l’écrire en rentrant chez vous..
Scène VI.
Philaminte.
… Approchez, Henriette ;
Depuis assez longtemps mon âme s’inquiète
De ce qu’aucun esprit en vous ne se fait voir ;
Mais je trouve un moyen de vous en faire avoir.
Henriette.
C’est prendre un soin pour moi qui n’est pas nécessaire :
Les doctes entretiens ne sont point mon affaire ;
J’aime à vivre aisément ; et, dans tout ce qu’on dit,
Il faut se trop peiner, pour avoir de l’esprit ;
C’est une ambition que je n’ai point en tête.
Je me trouve fort bien, ma mère, d’être bête ;
Et j’aime mieux n’avoir que de communs propos,
Que de me tourmenter pour dire de beaux mots.
Philaminte.
Oui ; mais j’y suis blessée, et ce n’est pas mon compte
De souffrir dans mon sang une pareille honte.
La beauté du visage est un frêle ornement,
Une fleur passagère, un éclat d’un moment,
Et qui n’est attaché qu’à la simple épiderme ;
Mais celle de l’esprit est inhérente et ferme.
J’ai donc cherché longtemps un biais de vous donner
La beauté que les ans ne peuvent moissonner,
De faire entrer chez vous le désir des sciences,
De vous insinuer les belles connaissances ;
Et la pensée enfin où mes vœux ont souscrit,
C’est d’attacher à vous un homme plein d’esprit.
Et cet homme est monsieur, que je vous détermine
À voir comme l’époux que mon choix vous destine.
Henriette.
Moi ! ma mère ?
Philaminte.
Oui, vous. Faites la sotte un peu.
J’ai eu beau chercher, il y a très peu de scènes mères-filles dans le théâtre.
Je vais vous lire une lettre que je garde toujours sous la pile de livres, sur ma table de nuit. Une lettre que ma fille m’a écrite à un de mes anniversaires. Un texte qui conviendrait bien à post-mortem. Ainsi j’aurais le plaisir de doubler la mort en lui volant son texte.
Mots de mère sur la porte :
Dossier : (note d’intention)
Si on n’a pas soi-même été faite mère… on dira « mon bébé » à son chat, à son chien, à son mari…
À mi-parcours, pause musicale pendant laquelle chacun pourra écrire la lettre qu’il aurait aimé recevoir ou celle qu’il n’a pas eu le temps d’écrire.
Albert cohen a écrit à sa mère, pour sa mère, sur sa mère, dans son « livre de ma mère », il parle de sa mère, à sa mère.
Calamity Jane écrit toute sa vie à sa fille dans un journal qui décrit sa vie sauvage et libre, persuadée de devoir lui éviter cette vie, elle l’a abandonné à de riches anglais. Ce qui montre comme l’amour maternel est parfois le désir d’éviter à ses enfants la reproduction des souffrances qu’on a subies.
Et puis ce recueil de lettres authentiques qui m’a été offert par ma fille : où on découvre winston Churchill qui a peur de décevoir sa maman, Sylvia Plath qui avant de se suicider 7 ans plus tard se met en quatre pour permettre à sa mère de passer une bonne journée.
Toutes ces lettres nous amènent à nous interroger sur notre rapport à notre propre mère, ce qui nous a manqué, ce qu’on a manqué peut-être…
